La SF et le temps qui passe

zodiac_couvertureMes lectures récentes me font m'interroger sur la manière dont la SF prend parfois la poussière. Non pas que je me pose la question pour la première fois. C'est simplement que je me livre ces derniers temps à quelques acrobaties temporelles, enchaînant Zodiac de Neal Stephenson publié en 1988, Les enfants d'Icare d'Arthur C. Clarke publié en 1953, et Histoire Zéro de William Gibson publié en 2010.
Le contraste entre ces trois ouvrages est saisissant. Le premier, Zodiac, est une sorte de thriller scientifico-fictionnaire écrit dans un style presque familier. Pour un lecteur de mon âge, il fait l'effet d'être ancré dans un passé proche, et seuls quelques détails datent réellement la prose : quelques références à des modèles de voitures, l'absence de téléphone portable, le recours à une bibliothécaire là où nous utiliserions internet. Mais finalement, impossible de forcer mon esprit à plaquer sur le récit des images tirées de mes souvenirs, ou des films des années 80. La prose résolument moderne, dynamique, familière impose presque au lecteur une représentation mentale contemporaine. Je recommande d'ailleurs ce roman à tous ceux qui voudraient lire un thriller sympathique, rempli de protagonistes décalés. Je suis un peu partial dans mon jugement, puisque le héros est chimiste. Quoi qu'il en soit, je me suis bien amusé en lisant cet ouvrage. C'est drôle, c'est fluide et bien mené.
Le second par contre est d'un tout autre genre. On met ici les pieds dans de la SF pure et dure. N'oubliez pas qu'on doit à son auteur un monument comme 2001 l'Odyssée de l'Espace. Néanmoins, sur le plus pur plan stylistique, la marche est sacrément haute entre Les enfants d'Icare et Zodiac. D'une sorte de scène rock-grunge-jean-converse on bascule dans un univers de costumes années 50 avec chapeaux de feutre et vouvoiement entre mari et femme. Clarke a beau essayer de nous vendre une vision de l'an 2050, la sauce ne prend pas vraiment, en tout cas au début. Les anachronismes sont malheureusement trop nombreux. Même si il n'est donné à personne - pas même au plus brillant des écrivains - de prédire le futur, Clarke s'est fait piégé en donnant trop de détails qui enferment sa prose dans la technologie des années 50. J'ai vu il y a quelques années la version originale (1951) de The day the earth stood still, et je peux affirmer que ma représentation mentale du roman de Clarke est assez proche de ce vieux film de SF. Bref c'est poussiéreux, mais fort heureusement, Arthur C. Clarke ne démérite pas, puisqu'il parvient in extremis à terminer son roman sur un dénouement aussi intéressant qu'inespéré, posant les bases de réflexions que développeront plus tard des auteurs plus ou moins trans-humanistes.
J'ai hésité à parler d'Histoire Zéro, puisque je suis à peine au tiers de l'ouvrage. Quoi qu'il en soit, ayant lu la quasi-totalité de l'œuvre de William Gibson, je trouve qu'il a bien sa place dans cet article. En effet, Gibson a démarré sa carrière littéraire sur la scène Cyberpunk, avec des ouvrages très engagés dans la technologie et l'anticipation : futurs à la Blade Runner, implants homme-machine décrits en détail, etc. Il a progressivement orienté son écriture vers quelque chose de plus dépouillé. C'est un processus à la fois extrêmement facile à déceler et très intéressant pour qui prendra la peine de lire ses romans dans l'ordre chronologique de leur parution. Bref. Histoire Zéro ce n'est plus vraiment de la SF, on est à la limite du roman d'espionnage industriel. Même si le goût pour la technologie est toujours là, Gibson a clairement tourné le dos à la SF d'anticipation. Alors bien sûr, rien d'anachronique dans ce roman technophile de 2010 décrivant l'année 2010. Qu'en sera-t-il dans 5 ou 10 ans ? Je doute que les péripéties des protagonistes accrochés à leur iPhone ou à leur compte Twitter vieillissent aussi bien que Les enfants d'Icare, ou même que Zodiac. Néanmoins, sur le plan du simple plaisir de lecteur je m'avoue bien plus conquis par Gibson que par Clarke.
Si c'était à refaire, je pense que je lirais Les enfants d'Icare en premier, puis Zodiac, et enfin Histoire Zéro.

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3 comments

  1. Evidemment que tu as lu TRANSITION (banks).
    Sur le tempo du temps ce roman est assez fort (le temps ne passe pas, ce sont les réalités qui passent). Et les acteurs, aussi immortels (mentalement et physiquement) qu'ils se croient ne feront eux aussi que passer.

    De l'immortalité, nous lecteurs de SF, en voulont.
    Jamais au détriment de la nouveauté.

    Merci pour ces critiques.
    Je n'ai lu aucun roman de ton article. Je vais m'y plonger en 2014.

  2. Et non, je n'ai pas encore lu Transition, j'attendais sa sortie en poche (je n'ai plus de place pour les grands formats, et puis ils coutent sensiblement plus cher). Cela dit, ce qui m'intéresse chez Banks c'est avant tout son cycle de la culture, même si il a écrit quelques romans sympathiques à côté.
    Mais comme je n'ai plus rien à lire, j'y songerai fortement au moment de me ravitailler !

  3. Je ne suis pas trop fane de thriller. Mais j'aime beaucoup les comédies. Et je n'ai jamais entendu parler d'un thriller qui fait rire, c'est la première fois. Donc je vais peut-être bien me mettre à lire Zodiac finalement.

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